Le rêve est une des faces les plus étranges de l'énigme humaine. Comme le visionnaire, debout près de la mer, entrevoit dans le clair-obscur mystérieux des eaux, de vagues formes de lumière, le penseur en fouillant les profondeurs troubles du rêve, distingue un monde surnaturel traversé d'êtres prodigieux. C'est l'écrin de l'abîme qui s'entrouvre, offrant des bijoux imprécis et étincelants. L'inattendu, l'incompréhensible, l'inouï flottent dans cette brume magique. De tous temps, le gouffre du songe, ouvert au-dessus des têtes humaines, attira leurs regards. De tous temps des chercheurs hagards s'enfoncèrent dans la nuit. Les religions antiques contemplaient le Rêve, ce dieu profond aux yeux mi-clos, et dont les tempes sont ornées d'ailes subtiles. Faisons comme elles.

par_le_soupirail_du_reveJe remarque d'abord que le rêve est d'une puissante permanence. Mon exemple m'a démontré que tous les sommeils vibrent du long passage des rêves. Sans doute les images de la nuit ne se présentent pas chaque matin à la mémoire, seulement, même lorsque m'échappe le contenu du rêve, je me souviens d'avoir rêvé. Beaucoup de personnes n'ont pas cette sensation ; elles voient leur sommeil comme un tableau noir sans aucune des figures bizarres que tracent les songes. Elles s'illusionnent. Leur mémoire onirique n'existe pas, voilà tout. Qu'elles se fassent réveiller brusquement, elles s'apercevront qu'à l'instant de leur réveil la dernière image d'un songe emplit leur pensée. Il est du reste facile d'évoquer le souvenir des rêves. Il suffit de saisir la première idée qui se présente au sortir du sommeil, et de tirer sur ce fil vague et frémissant. On verra peu à peu surgir des gouffres oubliés - des poissons bizarres, des monstres qui se tordent, qui jettent le reflet de leurs écailles fantasmagoriques. La première idée du jour est la dernière idée des ténèbres, il suffit de rechercher sa provenance pour que les rêves ensevelis sortent de leur obscurité. Un peu de patience, et le voile d'Isis se lèvera. Nous rêvons dans la nuit comme nous percevons dans le jour. Ce sont deux activités aussi permanentes l'une que l'autre. C'est là une première constatation, essentielle.

Une autre, non moins essentielle, c'est le vigoureux sentiment de réel qui se trouve au fond de tous les rêves. Alors que l'imagination ne présente, en général, que des formes abstraites, vides, dépourvues de toute substance vivante, le rêve nous impose ses créations avec autant de souveraineté que l'univers matériel.

À l'état de veille, nous distinguons fort bien nos images mentales, si fragiles, du bloc tyrannique du monde. Dans le sommeil, les images mentales remplissent tout et sont les seules réalités. La fumée s'est faite granit. Les formes les plus abracadabrantes, les situations les plus hurluberlues, les monstres les plus hétéroclites nous paraissent parfaitement plausibles, normaux, bourgeois. Dans l'extravagant mystère des songes, le sentiment de l'invraisemblance s'anéantit.

Non seulement tout devient possible, mais tout semble réel. Le rêveur ne s'aperçoit pas du sceau déconcertant des rêves, et les rêves s'imposent à lui avec une fougue irrésistible. Il ne peut pas plus se soustraire à un objet rêvé qu'à un objet perçu. L'existence d'un arbre-songe lui paraît aussi évidente que celle d'un arbre sensoriel. Un hippopotame de rêve dégage le même sentiment de réalité qu'un hippopotame vivant. Celui qu'un cauchemar enferme dans un caveau souterrain ressent la même résistance et la même angoisse que si des pierres inébranlables l'entouraient matériellement. Comment expliquer ces deux constatations permanence et parfum de réalité ?

BROUSSE François, Par le soupirail du rêve
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1996, page 13-15