Méphistophélès

Je suis Satan, l'indestructible ennemi de Dieu, l'antique Foudroyé qui s'écroula des profondeurs du ciel jusqu'aux abîmes de l'Enfer, le formidable Rebelle qui mordit les pieds lumineux de l'Archange Gabriel, le Dragon qui faillit manger la Vierge et le Petit Jésus tremblant comme un lièvre, lui, le Créateur du Monde !

Je suis l'intarissable empoisonnement de la vie, la fureur inextinguible, le volcan d'épouvante et de vengeance. Je m'appelle la Haine, et la haine étincelle dans mes yeux, grince entre mes dents, écume dans ma bouche, rugit dans mon cœur, gronde dans les furieux torrents de mon sang de flamme ! Tous les poils de mon corps vibrent de haine. Scrute ma respiration, tu trouveras de la haine à chacun de ses souffles ! Jésus a donné à ses disciples sa chair d'amour et de lumière ; moi, je donne aux miens mon corps prodigieux et ils en ont la bouche pleine de haine.

Si tu pouvais, fût-ce un moment, comprendre la hauteur, la largeur et la profondeur de cette haine, tu aurais dans ton crâne une intelligence plus formidable que n'en auraient joints en un seul tous les génies qui ont illuminé, qui illuminent et qui illumineront la Terre. Dieu trône dans l'éternité du Paradis, je trône dans l'éternité de l'Enfer. Il a ses archanges qui lui braillent des louanges, j'ai mes démons qui me rugissent un monstrueux amour. Il a quelques pauvres millions d’Élus, moi, j'ai l'immense masse des damnés, l'incommensurable océan des égarés. Comme un vautour qui se repaît d'une brebis, je referme mes ailes infrangibles sur le globe gémissant ; je lui ouvre le ventre, je lui dévore les entrailles, je fais craquer ses os douloureux dans ma gueule triomphante. L'univers est notre champ de bataille. Environné de ses escadrons célestes, Jéhovah essaie de lutter, il roidit ses bras contre l'effrayant Satan ! Mais l'ombre de mon profil éteint le reflet de sa face. Je le poursuis dans la bonté de ses ouvrages, j'empoisonne la source, je souille la fleur, je glace l'oiseau, j'embrase les forêts, je dessèche les mers ; je vomis les crapauds, les vipères et les scorpions, je crache les scolopendres et la limace ; mon souffle est l'ouragan, ma voix le tonnerre, mon cœur les laves de la Terre. Ce pauvre petit Dieu qui m'a terrassé par surprise, je le terrasse, moi, en plein jour, dans son ouvrage de prédilection, dans sa dernière forteresse, l'homme ! Je souffle les obscénités au corps de l'enfant, l'érotisme dans le sang des vierges, j'enfièvre et je débilite l'adolescent j'éveille un effroyable fonds de férocité dans les hommes mûrs, j'abrutis les vieillards, je vous damne tous ! Je m'insinue dans les prêtres et dans les saints, je ris au dessus de Borgia, le pape abject, je ris au dessus de Dominique, le fou furieux. Je tiens dans mes mains l'axe de leur cerveau. C'est moi qui passe dans les hallucinations des Pères du désert, moi qui circule la nuit dans les cloîtres aux cauchemars immondes. Les évêques osent empoisonner l'hostie pour se défaire de leurs ennemis, l'hostie pleine de la présence divine ! Les nonnes sentent mes griffes au fond de leurs entrailles, même quand l'hostie est dans leur bouche, l'hostie où tu demeures, Jésus Christ ! Ainsi donc, j'ai le Dieu vivant sous mon talon ! Je le brise jusque dans le pain où palpite sa vie sacrée Et lorsque je le brise, c'est pour l'éternité ! Il suffit d'un péché mortel à l'agonie d'un juste, pour que ma patte s'abattant sur cette âme, l'emporte aux flamboyants tréfonds de l'Enfer. Et mon triomphe dure toujours ! Dieu est vaincu irrévocablement par le Diable. Ses prêtres disent que, par un effet de son intelligence impénétrable, sa volonté toute puissante se refuse à M'anéantir. Allons donc, qui croira cette sottise ? Si je respire encore, c'est que je suis indestructible. Je t'ai trop outragé, Jéhovah, Dieu féroce, Dieu immonde, Dieu stupide, pour que ta fureur ose m'épargner !

BROUSSE François, Contes du gouffre et de l’infini
" La Mésaventure de Méphistophélès "
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1988, page 113-114


les_contes_du_gouffre Altaïr le Mage
Ô Toi, Satan, toi qui terrorises les hommes, toi dont la face ricanante apparaît à chaque coin de rue, toi qui tentes les saints pleins d'horreur, toi qui rôdes dans le cauchemar des mauvais prêtres, toi qui es adoré par les pontifes noirs du chemin oblique, toi qui jettes l'ombre de ta griffe monstrueuse sur toute la Chrétienté, toi qui te crois éternel comme Dieu, tremble, tu mourras !

Tu n'es que la cristallisation vivante des préjugés et des haines, tu n'es que le reflet animique de l'épouvante des foules, tu n'es que l'araignée mangeuse de superstitions, tu n'es que l'éphémère fils des passions d'Adam, tu n'es qu'une ombre et qu'un fantôme !

Tu vis, parce que les croyances torrentielles t'abreuvent ! Tu vis, parce que les peuples ont la sottise et la lâcheté d'offrir à tes sombres dents leur chair sanglante ! Cela durera t il ? As tu la candeur de te croire indéracinable ? Quoi ! les montagnes s'affaissent et tu resterais debout ! Les mondes se fragmentent, et tu resterais entier ! Les soleils s'éteignent, et tu serais inextinguible ! Les imbéciles qui te nourrissent de leur adoration iront pourrir dans le ventre de la terre. D'autres générations surgiront, éprises de raison et de vérité. Elles n'auront pour toi qu'un dédaigneux oubli. Privé de pain et de vin, tu languiras dans les ténèbres grandissantes de l'Éther, tes manifestations deviendront de plus en plus rares, ta force se heurtera au mur énorme toujours épaissi du scepticisme, on entendra agoniser celui qui fut le formidable souverain de l'Univers, et, comme le corps charnel se disperse dans les sombres énergies du tombeau, ton corps éthérique se fondra dans l'implacable sérénité du mystère !

BROUSSE François, Contes du gouffre et de l’infini
" La Mésaventure de Méphistophélès "
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1988, page 123-124


Altaïr le Mage

Dieu est la perfection dans l'infini. Sa demeure est donc l'immuable. Il ne peut évoluer vers un degré supérieur, n ayant rien au dessus de lui il ne peut rétrograder, étant la perfection. Il rêve éternellement dans l'inconnu, puisant ses forces intarissables dans sa nature infinie. Les torsions de la fumée de l'homme et de l'univers passent devant cet oeil calme, sans même l'effleurer. Quel être peut le comprendre ? Qui peut mesurer ses grandioses ténèbres ? Quel voyant scrute la profondeur de la lumière de Dieu ? Quel archange, ayant au front un astre énorme, osera dire : j'ai touché le fond de son cœur ? Il ne distingue pas le bouillonnement des mondes, du bouillonnement d'une fourmilière. La sauterelle bondissant dans l'herbe l'intéresse autant que la flamboyante comète qui rugit dans la forêt des étoiles. Son souffle anime le gouffre.
Dieu irrité ? Allons donc ! Il est Parfait. Dieu se vengeant ? Allons donc, il est la Justice ! Dieu ayant en face de lui le Mal éternel ? Allons donc, l'absolu n'est pas deux ! Ce Dieu, qui semble une voûte de flamme inextinguible au dessus de nos âmes, Lui, le formidable seigneur de l'Enigme, le maître immense du mystère, Lui, dont nul être ne peut supporter le rayonnement, Lui, le Maître immense du mystère, lui le Sphinx éblouissant de l'Éternité, comment veux tu que le péché de l'homme l'atteigne ? Comment veux tu qu'une créature de la Terre misérable puisse outrager celui que les vivants du Ciel ne peuvent même comprendre ! Quoi ! Cet embryon né dans la boue et qui se dissoudra dans la poussière, l'homme, ternirait la splendeur de l'Incrée !...
Mais, si le péché de l'homme ne peut atteindre Dieu, pas de péché mortel, pas de vengeance éternelle, pas d'enfer ! La faute de l'homme, être relatif, se déroule dans le relatif, et aura son châtiment dans le relatif. Dieu n'emploie pas l'éternité à torturer l'éphémère. Il ne déchaîne pas l'infini contre notre globe de larmes. Il ne torture pas jusqu'à la fin des temps sans bornes les fils de ses entrailles. Le péché mortel, se noyant dans le gouffre qui sépare l'être relatif de l'être absolu, l'Enfer ne peut exister.

BROUSSE François, Contes du gouffre et de l’infini
" La Mésaventure de Méphistophélès "
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1988, page 115-116