le_chant_cosmique_de_merlin Parmi la cathédrale.
En brûlantes spirales,
Dames et chevaliers priaient devant l'autel.

Sous les terribles casques,
Sous le ruban soyeux,
Étincelaient des yeux
Pleins de durs tourbillons ou de rêves fantasques.

Le visage des saints
Regardait vers les astres.
Parmi les hauts pilastres,
L'encens irradiait ses lunaires coussins.

Les vitraux, lourds d'extase,
Versaient avec amour
Un tremblant demi jour
Qui transformait les coeurs en séraphiques vases.

Vases faits de clartés
Où brûlent les dictames.
Dans la joie et les flammes,
Les étoiles, là haut, rythment l'éternité.

Comme ils priaient, contrits
Sous l'orgue nostalgique,
Vibra la Voix Magique :
« Demain viendra le Maître élu par Jésus Christ »

La Voix Surnaturelle
Répéta sous la nef,
« Demain viendra le chef
Qui calmera la Terre et règnera sur elle. »

Sous ce cri de victoire,
Tremblaient les assistants
Comme, sous l'âpre autan,
La mer se bouleverse au pied des promontoires

Le lendemain, quand l'Aube
Ouvrit, sur l'or des toits,
Ses grands yeux qui chatoient,
Tandis qu'elle couvrait l'océan de sa robe,

Sur la Place, occupée
Par le peuple en prière,
On vit, sur l'ample pierre,
Une enclume de fer où plongeait une épée.

D'où venait cette enclume ?
D'où venait ce rocher ?
Quels cieux effarouchés
Couvèrent cette épée que la gloire consume

Sur la pierre profonde
Ces mots, dans une aura :
« Celui qui ôtera
De l'enclume l'épée, sera le roi du monde ! »

Éclaboussés d'orgueil
Comme d'un sang sauvage,
Les Nobles, pleins de rage,
Se pressèrent autour du formidable seuil.

Mais en vain leurs mains fortes
S'épuisaient sur l'épée.
D'abîme enveloppée,
L'enclume restait close ainsi qu'une âpre porte.

Ô flots de désespoir,
De sueur et de honte,
Sans que le glaive monte
Même d'un cheveu frêle au dessus du bloc noir !

Abandonnant la lutte,
Les mains ensanglantées,
De dépit se heurtaient
Sous les nuages clairs qui roulaient leur volute.

Du peuple souriant
Fusaient les moqueries
Tandis qu'en pierreries
Étangs, fleuves et mers reflétaient l'Orient.

La Terre entière prise
Dans les rayons câlins,
Alors parut Merlin
Sous son manteau de pourpre où les reflets s'irisent.

« Hauts Seigneurs, dit le Mage
Ruisselant de vertus,
Voici le jeune Artus
Qui pour vaincre le fer a roidi son courage

Permettez à ces mains
Toutes pures et neuves,
De hasarder l'épreuve :
Le pas de l'inconnu sonne sur nos chemins ... »

Un rire dérisoire
Répond au roi des fées.
Les barons stupéfaits
Devant le mince Artus remâchent leur déboire.

Claquant leurs éperons
Dédaigneux, ils détaillent
Cette fluette taille,
Ce pauvre adolescent qui brave les barons

Palpitante hirondelle
Dans la fureur des vents,
Artus blêmit, levant
Son front que prédestine une perle immortelle.

Mais du peuple, soudain,
Monte une clameur vaste,
Son souffle enthousiaste
Courbe comme roseaux le Noble et son dédain.

« L'aventure le tente,
S'exclament les truands
Place au nouveau géant,
Dieu veuille lui donner la couronne éclatante ! »

Merlin dit: « Ô mon fils,
Ta victoire est certaine
Saisis l'épée hautaine,
Sois comme un Pharaon qui rentre dans Memphis ! »

Le damoisel, qu'enflamme
Un rayon souverain
Prend la poignée d'airain
Et de l'altière enclume il retire la lame.

L'épée, heureuse et libre
Jette un éclair, pareil
A l'éclat du soleil
Quand sous ses talons d'or le sombre océan vibre.

Un geste solennel
Lève l'épée hagarde.
Merlin, joyeux, regarde
La grande Escalibur qui pointe vers le ciel

BROUSSE François, Le Chant cosmique de Merlin
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1995, page 45-50