Roman fantastique de François Brousse

Péhadrita voguait de révélation en révélation. Le séjour parmi les hommes oiseaux lui plaisait infiniment. Ils se pressaient autour d'elle avec une curiosité amicale, les petits bondissant, les adultes et les vieillards pleins de sourire. Ce peuple unissait à un sens aigu de l'humour une bienveillance inaltérable. Eor, le cicerone de Péhadrita, lui montra les enclos où l'on cultivait le blé vénusien, la nourriture sacrée. De très hauts plateaux qui s'étendaient pendant des lieues et que recouvrait une carapace de matière transparente. Sous cette carapace, à l'abri des orages démesurés, foisonnaient vertigineusement des épis immenses, gros comme des pommes terrestres. L'homme oiseau et la Myrrhaenne, tels de bizarres insectes, vinrent s'abattre sur une vitre, Péhadrita ne pouvait se lasser de contempler l’océan roux, immobile, des blés géants, sous l'écran de cristal. Eor expliqua comment ces puissantes céréales provenaient d'une sélection intensive, dirigée pendant des siècles par l'intelligence des Vénusiens.

pehadrita_faceLes hommes oiseaux, dit Eor, possèdent un avantage inappréciable sur les autres règnes de la planète : ils se nourrissent uniquement de graines. Tandis que les dinosauriens dévorent la chair palpitante qui écrase leur cerveau, nous savourons des aliments purs. Ainsi notre destinée n'a pas à supporter le poids des souffrances animales, que la Justice Absolue renvoie sur leurs auteurs. Plus tard, dans quelques milliers d'années, nous pourrons tirer directement des radiations solaires les forces nécessaires à la vie. En attendant, nous nous délectons avec gourmandise de nos épis au goût délicieux.

– Les Myrrhaens, fit observer Péhadrita, ont atteint déjà le stade où l'on puise les énergies vibrantes de l'espace.

– Oui, dit en méditant Eor, votre race au point de vue matériel dépasse la nôtre. Votre corps paraît intermédiaire entre la matière pesante et l'éther subtil. Mais peut être possédons-nous une connaissance plus grande des secrets divins.

Péhadrita sut plus tard comment les hommes-oiseaux avaient découvert les plus hautes réalisations techniques, fabriqué des astronefs capables de les conduire jusqu'aux frontières du système solaire, et donné à leurs organismes une santé parfaite. Cependant la technique les intéressait médiocrement. Ils préféraient cultiver leur vie intérieure, s'adonner au mystère le plus échevelé, à la métaphysique ardente, et surtout à l'extase divine de l'Art. Chez eux, pullulaient musiciens, peintres, sculpteurs, poètes. Comme disait Eor, au lieu de perdre leur temps à détruire des planètes par explosions atomiques, ils aimaient mieux chercher dans leur coeur le point vital où l'âme individuelle rejoint l'âme universelle. Ils avaient pour la vie un respect total, an point de ne jamais tuer même un insecte. Comme les Myrrhaéens, les hommes oiseaux admettaient une évolution incessante allant de la pierre à Dieu, et faisant de tous les êtres les maillons d'une chaîne fraternelle.

(...)

Eor et Péhadrita aimaient se promener ensemble dans la pure atmosphère, tandis que la voûte des nuages moutonnait lumineusement au dessous d'eux. Entre l'homme oiseau et l'étrangère de Myrrha des liens pleins de douceur se tissaient chaque jour. Aucune union charnelle n'était possible entre deux créatures aussi dissemblables. Mais la délicieuse corde sentimentale vibrait mélodieusement, comme la fibre tendue d'un violon de songe. Une amitié amoureuse, d'ordre platonique, enveloppait de ses mailles blondes ces deux âmes d'élite.

Péhadrita disait les souvenirs de sa planète merveilleuse, les cinq soleils multicolores dans la gloire des cieux, les forêts de fleurs larges abandonnant aux brises leurs vertiges, les voyages aériens des Myrrhaennes... Elle conta son égarement, et sa lutte contre les monstres de l'espace, et sa rencontre avec l'homme papillon, et les prodiges entrevus sur Mercure. Eor, durant tous ces récits, demeurait pensif.

– Je ne comprends pas, lui dit-il un jour, la prophétie de l'homme papillon. La clef de ton retour se trouverait sur la Terre ? Or, cette planète n'a pas les connaissances de Mercure, ni de Mars, ni de Vénus. C'est un astronef émané de Vénus qui apporta aux hommes singes de la Terre, il y a quelques millions d'années, les rudiments de l'éternelle Sagesse. Seules, une lignée d'initiés terriens a compris le message et se transmet le divin flambeau. Des lois aussi évidentes que la Réincarnation restent ignorées de la masse des humains, dont la folie va d'un matérialisme grossier à des religions absurdes. La formule de l'Amour universel demeure lettre morte pour ces malheureux. Quand les maîtres vénusiens débarquèrent sur la Terre, ils apportaient des grains de notre nourriture sacrée, le blé. Grâce à Vénus, les Terriens mangent du froment, mais la plante supérieure a dégénéré dans leurs mains. Elle a perdu la grandeur et la splendeur qui la décorent ici ! Les Terriens viennent à peine de désintégrer, partiellement l'atome, et l'on craint que leurs passions belliqueuses ne fassent de cette découverte inouïe l'instrument de leur suicide.

BROUSSE François, Péhadrita parmi les étoiles
Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1983, page 24-26