Quand je ne serai plus, on verra qui j'étais. (V. Hugo)

Alexandrin curieux, gonflé d'orgueil surhumain, d'un orgueil de prophète qui tient sous sa large serre le chamois de l'avenir. Mais Hugo, le rapace des cimes, a parfois des zigzags bizarres, des cabrioles déconcertantes. Dans sa barbe de Moïse, il aime dissimuler le rire de Rabelais. On discerne par intervalles dans les yeux fulgurants du mage, l'éclair malicieux de l'humoriste.

Secrets_HugoPersonnalité prodigieuse, centaure de l'infini, Janus de l'incroyable, sirène de l'océan des cieux, sphinx tétramorphe couché au bord des gouffres, tel apparaît ce maître indéchiffré où tous les fleuves de l'inspiration font confluer leurs flots aux tumultes de gloire et de ravissement.

Il convient d'abord de déterminer qu'il se croyait prophète, et qu'il l'était réellement dans toute l'ampleur du terme. L'alexandrin solitaire, cité plus haut, s'explique de façon grandiose et naturelle. Hugo savait que les prophéties majeures de son œuvre ne s'accompliraient, dans la fermentation humaine, qu'après sa mort. Il sollicitait les intelligences futures de comparer le cri et l'écho, le flambeau et le reflet, la prédiction et sa cristallisation dans le clair alambic de l'histoire.

Je me contenterai de deux textes, pour montrer la certitude du poète, immensément conscient de sa vision surnaturelle des avenirs planétaires. Le premier texte sera pris dans Les Odes et ballades, le recueil de l'enfant sublime, où le colibri géant ouvre déjà des ailes capables d'ombrager les siècles, et fait en chantant frissonner l'irisation féérique de son plumage. Le deuxième texte sortira du recueil posthume intitulé Océan, vastitude inouïe où se tordent comètes et constellations, spirale d'ombre et de flamme qui menace de trouer l'infini.

L'ode quatorzième du cinquième livre (peut-être, ces nombres ont-ils dans la pensée de Hugo une signification transcendante) nous présente des « Actions de grâces » dont la suavité tragique évoque l'auteur de l'Apocalypse.

L'oeil tourné vers le ciel je marchais dans l'abîme ;
Bien souvent, de mon sort bravant l'injuste affront,
Les flammes ont jailli de ma pensée intime,
Et la langue de feu descendit sur mon front.
Mon esprit de Pathmos connut le saint délire,
L'effroi qui le précède et l'effroi qui le suit ;
Et mon âme était triste, et les chants de ma lyre
Etaient comme ces voix qui pleurent dans la nuit.

Textes aux profondes résonances, où se mêlent l'aspiration en flammes montantes, l'inspiration en langues de feu descendant des sphères métaphysiques, le délire prophétique de saint Jean, qui a traversé le jeune Hugo comme l'ouragan d'Afrique berce un platane méditerranéen. La nuit de l'inconscient, ou plutôt du surconscient, enveloppe la lyre prédestinée...

Hugo, vers la fin de sa vie, croyait être l'incarnation de l'évangéliste que le Christ aimait entre tous les humains. Dès le commencement de sa vie, le poète avait pressenti ce magnifique accomplissement. Toutefois, il est quelque chose de plus vaste que la résurrection de saint Jean, il est l'homme-orchestre, l'homme-soleil, l'homme-cosmos, Victor Hugo.

S'analysant lui-même, et, par contre-coup analysant l'humanité, le mage déclara dans « Post-Scriptum de ma vie » :

''Comme l'antique Jupiter d’Egine à trois yeux, le poète a un triple regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation s'applique plus spécialement à l'humanité, l'imagination à la nature, l'intuition au surnaturalisme.
Par l'observation, le poète est philosophe et peut-être législateur, par l'imagination il est mage et créateur, par l'intuition, il est prêtre, et peut-être révélateur.
Révélateur de faits, il est prophète ; révélateur d'idées, il est apôtre. Dans le premier cas, Isaïe, dans le second cas, saint Paul.
''

De l'enfance à la vieillesse, la conviction intime d'être prophète colora la pensée de Hugo d'une surnaturelle lumière. Maître du temps, il savait qu'après sa mort, ses prédictions survoleraient la Terre et l'histoire. Mais il avait compté sans l'aveuglement naïf des fanatismes. Les bigots de l'Eglise Catholique admettent tout au plus les prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les grandes haleines divinatrices en dehors de ces murailles emplissent les croyants vulgaires d'une stupéfaction horrifiée. Quoi ! Comment ! un anticlérical, un poète en révolte, a osé prédire et ses prédictions se sont matérialisées dans le musée vivant des siècles ! Quel scandale ! C'est impossible, ou démoniaque ! Faisons silence sur ce phénomène monstrueux !

Les autres, les prêtres froids de la science athée, ne daignent même pas tourner la tête. Le monde obéit à un déterminisme rigoureusement absolu. Par l'observation et la raison, ces deux mains glacées de l'intelligence, nous saisissons le réel. L'intuition, l'imagination, facultés folles, louves errantes, qu'il faut à tout prix enchaîner ! Elles conduisent à l'erreur, à l'illusion, à la chimère. Elles n'arrivent jamais, sinon par hasard, à lever le voile de l'avenir...

Les pontifes de la matière et les papes de la tradition sont d'accord contre l'esprit de prophétie aux chevelures de flammes. Ils ferment énergiquement les yeux pour ne pas voir passer la comète, vagabonde de l'infini.

Enfin, troisième groupe, les négateurs à la page. Ils n'ignorent pas la force universelle du prophétisme. Ils savent que les divinations abondent à l'intérieur et à l'extérieur des religions, comme les oiseaux qui vivent dans les montagnes et hors des montagnes. L'existence du corbeau ne supprime pas celle du cormoran. Mais justement le troisième groupe rejette les prophéties de Hugo. Comment admettre que cet enthousiaste socialiste, ce démagogue ingénu, ait gravi l'échelle intérieure de Jacob, les degrés du haut desquels on contemple l'immense plaine du futur ?

BROUSSE François, Les Secrets kabbalistiques de Victor Hugo
Ed. La Licorne Ailée, 1985, p. 7-10