Le Manifeste de la Quatrième Dimension Imaginez un instant que le cube, lassé d'être cubique, se précipite tête baissée, dans une dimension inédite, il découvrira la Quatrième Dimension.

L'homme, réalité tridimensionnelle, projette sur la Terre une ombre à deux dimensions, image de lui, différente de lui. L'homme est, par rapport à son ombre, un dieu aux extraordinaires puissances. Mais, à son tour, il n'est que l'ombre d'un être immense dont la majesté se déploie dans les quatre dimensions de l'abîme.

Comment atteindre cet idéal royaume ?

Certains sensitifs sont touchés par les étincelles d'en haut : voyants, prophètes, mages, poètes, artistes, ont le coeur traversé par les coruscations inspiratrices. La muse, la fée, le daïmon, l'esprit guide, l'ange, tombent subitement de la trappe ouverte dans le ciel, et disent aux contemplateurs le message du mystère. Il faut s'arracher au monde cubique pour monter dans l'inexprimable lumière de la supraconscience. Ce n'est pas en dépeignant le cloaque des entrailles humaines que vous transfigurerez les âmes. Montrez leur plutôt les chemins du sublime !

Ses chemins se déroulent, ponts fantastiques, entre des gouffres bouillant de maléfiques fascinations. Toutes les sorcières de l'abîme tendent leur visage de fleurs et leurs mains crochues. La molle brise qui souffle dans leurs noires écailles a des senteurs de pourriture. Les sorcières cachent le bas de leur corps qui se termine en pattes de grenouille, dont les pentacles palmés écrasent les esprits. Ces montres ont un nom terrible : les Drogues.

Pour s'évader du réel, trop lourd, trop torturant, l'homme ordinaire s'enivre à la source de l'alcool. Les hommes plus subtils boivent aux fontaines ironiques de l'opium, de la coca, de la morphine, et à leurs innombrables soeurs mornes. Mais l'éther des pharmaciens n'est pas l'éther des Dieux. L'un procure une saoûlerie mortelle, l'autre est l'océan des ivresses infinies.

Les Drogues incontestablement, peuvent obtenir d'âpres résultats hallucinatoires. Elles se haussent parfois jusqu'aux cimes de la Quatrième dimension mais les coeurs qu'elles transportent dans leur houle n'ont pas reçu le baiser du Styx : ils sont vulnérables et les foudres du ciel supérieur les frappent. Folie, Désespoir, Déchéance, ces trois masques de Satan guettent les imprudents navigateurs.

Satan ne peut triompher que si l'homme jette dans la boue sa propre couronne : la possession de soi. Les énergies internes ont une force illimitée, mais les passions basses ravagent tout comme un torrent de laves, les passions hautes transfigurent tout comme la flamme de Jéhovah. Notre maîtrise consciente consiste à transformer, alchimiquement le plomb terrestre en or séraphique.

L'âme de l'homme est triple comme le trident de Neptune. Le conscient se tient au centre, dans une auréole de clarté et de volonté, au dessous pullule l'inconscient animal, comme une mare pleine de larves férocement titaniques et au zénith plane, dans un large bruit d'ailes, le supraconscient, la sphère de cristal qu'habitent les archanges.

L'erreur de la plupart des esthètes en quête d'Inédit est de confondre la mare visqueuse avec la sphère exaltante, l'inconscient animal avec le supraconscient divin. Ces esthètes font des plongées admirables au fond d'eux mêmes et s'ébattent dans un grouillement de météores de boue. Ils font jaillir les fusées du sexe, du scatologique et du vulgaire, et si des étincelles d'or les poignardent, elles proviennent de l'esprit supérieur, qui se meut perpétuellement, comme se meuvent les astres.

Contemplez plutôt Paul Valéry : il respire, salamandre condensée, dans la lucidité des flammes parfaites.

Certes, la poésie, l'aigle des neiges, peut aussi bien raser le sol que se fondre dans le délire des brumes et des mers, cependant elle ne souffre aucune bassesse. Attention à la pieuvre qui se traîne dans des crachats.

L'essentiel pour le poète est d'avoir l'appétit de la grandeur ou le trouble du mystère. Le mariage de ces deux forces compose l'escarboucle de Merlin qui brille habituellement au front du génie. Rejetons les petitesses du monde cubique. Nourrissons nous de sublimes pensées et de célestes enthousiasmes. L'inspiration viendra, immense, multicolore, irrésistible, comme la mer, à l'heure de la marée, brise ses portes.

Mais tourner entièrement le dos à la conscience est une erreur aux proportions de démence. Nous risquons alors de choir dans la tourmente bestiale, celle qui règne au coeur des fauves ou aux ganglions des insectes. Nous commettons la déviation fatale. La fusée, au lieu de bondir vers les astres, s'écrase sur les rocs de la terre. Le conscient doit être, non détruit, mais transcendé. C'est la première marche de l'escalier, dont la vrille ascendante troue le zénith.

BROUSSE François, Le Manifeste de la Quatrième Dimension,
Éd. La Neuvième Licorne, Vitrolles, 2008, page 9-11