PARUTION
L'Abeille de Misraïm
Roman de François Brousse Aux éditions La Licorne Ailée

PRIX : 12 euros
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Chapitre IX (Extraits)
L’ABEILLE NOIRE__

L’Abeille Noire habitait une hutte grossière, au fond d’un bois sauvage, sur les pentes d’une colline, non loin du lac où se mirait la villa d’Adriano. Les paysans des villages voisins appelaient ces arbres le bois du Loup, en souvenir d’un carnassier, qui, cinquante ans auparavant, avait régné dans ces robustes clair obscurs. Le loup était mort de vieillesse. Son grand cadavre, dans les mandibules de fourmis, le bec des corbeaux et les ventouses des vers de terre, s’était fondu. Les herbes impitoyables cachaient les restes de son squelette. Son fantôme semblait rôder encore, dans les nuits d’hiver, quand le vent furieux portait sur son aile des hurlements bizarres... Quelque temps après, une femme grande et maigre, au teint de cuivre, aux longs cheveux de ténèbres, était venue vivre dans une hutte abandonnée de bûcherons, parmi les ramures. Les paysans, frappés par son aspect sombre et sa perpétuelle activité, l’avaient surnommée l’Abeille Noire. Elle était aussi sauvage que le grand loup mort. Des galants audacieux avaient essayé de violer cette virginité taciturne. Mais l’Abeille Noire dormait toujours avec un bâton noueux à portée de la main, et elle savait s’en servir. Un imprudent s’était enfui, à demi assommé, en poussant des cris épouvantables, dans la nuit railleuse. Un autre, parti en chasse, sous une claire lune d’hiver, était tombé dans un ravin plein de neige. On le rapporta, le jour venu, avec une jambe cassée. Aussi, la fée de la forêt passait pour sorcière. On racontait que les oiseaux venaient à son appel ; non seulement les roitelets, les mésanges, les bouvreuils, tous ces gracieux enfants du jour, mais encore les errants sinistres de la nuit : chouettes, hiboux, chats huants, grands ducs. On racontait aussi que lorsqu’elle chantait sous les étoiles, des visages de morts et des langues de flamme peuplaient soudainement la profondeur des branchages. Elle s’apprivoisait pendant quelques mois par an. Elle allait travailler dans les fermes, choisissant les plus isolées. Ses patrons occasionnels louaient sa vaillance et sa sobriété, ils louaient aussi son caractère toujours calme, comme une profonde mer sans orages. Quoique habituellement silencieuse, elle s’évadait parfois en boutades hardies, en mots dont la finesse émerveillait ces rudes italiens et réveillait dans leur structure ancestrale des échos d’esthétisme. Elle avait le secret de soigner les malades, en imposant ses mains et en récitant, dans un français correct, les grandes prières de l’abbé Julio. Ce français, qui était de l’hébreu, pour les paysans, lui donnait une réputation de savante, se mêlant étrangement à son auréole de sorcière.

Jamais, l’Abeille Noire n’assistait à un office religieux. Quand elle voyait au loin un prêtre, elle se signait précipitamment, avec le pouce, sur le front, en murmurant on ne sait quelles patenôtres. Dans sa hutte forestière, un petit nombre de livres, souvent lus, emplissaient une étagère : traduction italienne de la Bible, Divine Comédie et deux ouvrages français : Le livre des esprits d’Allan Kardec, Les Grands Initiés d’Edouard Schuré. Cette moëlle poétique, spirite, théosophique servait de pâture quotidienne à la fauve solitaire. Divers instruments, de forme inaccoutumée, remplissaient le mystère de la hutte.
Stéphana, dans le hasard de ses pérégrinations, avait rencontré cette femme extraordinaire et toutes deux se plurent dès leur premier contact. La fille des villes allait souvent rêver dans la maison forestière. De curieuses conversations y déroulèrent leurs spirales et leurs nuées. Deux âmes ardentes se rencontraient dans des sphères hyperphysiques. Également libres, les deux femmes osaient attaquer les sujets les plus terribles, échanger leurs pensées les plus intimes. Et leur coeur s’épanouissait joyeusement dans une atmosphère de chaude compréhension. La destinée des esprits qui transmigrent de planète en planète jusqu’au paradis final, les pouvoirs secrets de l’âme humaine qui se développent par la méditation et l’enthousiasme, l’arrivée périodique des Messies qui apportent l’amour aux peuples égarés, les formes que la vie universelle revêt sur les autres mondes, tous ces rêves grandioses s’envolèrent dans les bois.
Mais Stéphana ne tarda pas à comprendre que l’Abeille Noire avait exploré les gouffres les plus profonds de la magie. Elle y évoluait aussi aisément que la mouette dans les vastes ciels marins. L’érudition livresque de Stéphana n’était rien près des formidables expériences traversées par son amie. Elle pouvait évoquer les mots, et, dans certains cas, commander aux esprits élémentaires qui rôdent dans les bois et les rivières.

BROUSSE François, L’Abeille de Misraïm
2e éd. La Licorne Ailée, Clamart, oct. 2013 (2e éd. 1986), p. 47-50