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mardi 21 avril 2009

Les Secrets kabbalistiques de Victor HUGO

Quand je ne serai plus, on verra qui j'étais. (V. Hugo)

Alexandrin curieux, gonflé d'orgueil surhumain, d'un orgueil de prophète qui tient sous sa large serre le chamois de l'avenir. Mais Hugo, le rapace des cimes, a parfois des zigzags bizarres, des cabrioles déconcertantes. Dans sa barbe de Moïse, il aime dissimuler le rire de Rabelais. On discerne par intervalles dans les yeux fulgurants du mage, l'éclair malicieux de l'humoriste.

Secrets_HugoPersonnalité prodigieuse, centaure de l'infini, Janus de l'incroyable, sirène de l'océan des cieux, sphinx tétramorphe couché au bord des gouffres, tel apparaît ce maître indéchiffré où tous les fleuves de l'inspiration font confluer leurs flots aux tumultes de gloire et de ravissement.

Il convient d'abord de déterminer qu'il se croyait prophète, et qu'il l'était réellement dans toute l'ampleur du terme. L'alexandrin solitaire, cité plus haut, s'explique de façon grandiose et naturelle. Hugo savait que les prophéties majeures de son œuvre ne s'accompliraient, dans la fermentation humaine, qu'après sa mort. Il sollicitait les intelligences futures de comparer le cri et l'écho, le flambeau et le reflet, la prédiction et sa cristallisation dans le clair alambic de l'histoire.

Je me contenterai de deux textes, pour montrer la certitude du poète, immensément conscient de sa vision surnaturelle des avenirs planétaires. Le premier texte sera pris dans Les Odes et ballades, le recueil de l'enfant sublime, où le colibri géant ouvre déjà des ailes capables d'ombrager les siècles, et fait en chantant frissonner l'irisation féérique de son plumage. Le deuxième texte sortira du recueil posthume intitulé Océan, vastitude inouïe où se tordent comètes et constellations, spirale d'ombre et de flamme qui menace de trouer l'infini.

L'ode quatorzième du cinquième livre (peut-être, ces nombres ont-ils dans la pensée de Hugo une signification transcendante) nous présente des « Actions de grâces » dont la suavité tragique évoque l'auteur de l'Apocalypse.

L'oeil tourné vers le ciel je marchais dans l'abîme ;
Bien souvent, de mon sort bravant l'injuste affront,
Les flammes ont jailli de ma pensée intime,
Et la langue de feu descendit sur mon front.
Mon esprit de Pathmos connut le saint délire,
L'effroi qui le précède et l'effroi qui le suit ;
Et mon âme était triste, et les chants de ma lyre
Etaient comme ces voix qui pleurent dans la nuit.

Textes aux profondes résonances, où se mêlent l'aspiration en flammes montantes, l'inspiration en langues de feu descendant des sphères métaphysiques, le délire prophétique de saint Jean, qui a traversé le jeune Hugo comme l'ouragan d'Afrique berce un platane méditerranéen. La nuit de l'inconscient, ou plutôt du surconscient, enveloppe la lyre prédestinée...

Hugo, vers la fin de sa vie, croyait être l'incarnation de l'évangéliste que le Christ aimait entre tous les humains. Dès le commencement de sa vie, le poète avait pressenti ce magnifique accomplissement. Toutefois, il est quelque chose de plus vaste que la résurrection de saint Jean, il est l'homme-orchestre, l'homme-soleil, l'homme-cosmos, Victor Hugo.

S'analysant lui-même, et, par contre-coup analysant l'humanité, le mage déclara dans « Post-Scriptum de ma vie » :

''Comme l'antique Jupiter d’Egine à trois yeux, le poète a un triple regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation s'applique plus spécialement à l'humanité, l'imagination à la nature, l'intuition au surnaturalisme.
Par l'observation, le poète est philosophe et peut-être législateur, par l'imagination il est mage et créateur, par l'intuition, il est prêtre, et peut-être révélateur.
Révélateur de faits, il est prophète ; révélateur d'idées, il est apôtre. Dans le premier cas, Isaïe, dans le second cas, saint Paul.
''

De l'enfance à la vieillesse, la conviction intime d'être prophète colora la pensée de Hugo d'une surnaturelle lumière. Maître du temps, il savait qu'après sa mort, ses prédictions survoleraient la Terre et l'histoire. Mais il avait compté sans l'aveuglement naïf des fanatismes. Les bigots de l'Eglise Catholique admettent tout au plus les prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les grandes haleines divinatrices en dehors de ces murailles emplissent les croyants vulgaires d'une stupéfaction horrifiée. Quoi ! Comment ! un anticlérical, un poète en révolte, a osé prédire et ses prédictions se sont matérialisées dans le musée vivant des siècles ! Quel scandale ! C'est impossible, ou démoniaque ! Faisons silence sur ce phénomène monstrueux !

Les autres, les prêtres froids de la science athée, ne daignent même pas tourner la tête. Le monde obéit à un déterminisme rigoureusement absolu. Par l'observation et la raison, ces deux mains glacées de l'intelligence, nous saisissons le réel. L'intuition, l'imagination, facultés folles, louves errantes, qu'il faut à tout prix enchaîner ! Elles conduisent à l'erreur, à l'illusion, à la chimère. Elles n'arrivent jamais, sinon par hasard, à lever le voile de l'avenir...

Les pontifes de la matière et les papes de la tradition sont d'accord contre l'esprit de prophétie aux chevelures de flammes. Ils ferment énergiquement les yeux pour ne pas voir passer la comète, vagabonde de l'infini.

Enfin, troisième groupe, les négateurs à la page. Ils n'ignorent pas la force universelle du prophétisme. Ils savent que les divinations abondent à l'intérieur et à l'extérieur des religions, comme les oiseaux qui vivent dans les montagnes et hors des montagnes. L'existence du corbeau ne supprime pas celle du cormoran. Mais justement le troisième groupe rejette les prophéties de Hugo. Comment admettre que cet enthousiaste socialiste, ce démagogue ingénu, ait gravi l'échelle intérieure de Jacob, les degrés du haut desquels on contemple l'immense plaine du futur ?

BROUSSE François, Les Secrets kabbalistiques de Victor Hugo
Ed. La Licorne Ailée, 1985, p. 7-10

DIATRIBE


Oui, vous avez le droit de rejeter Hugo
Et moi j'ai bien le droit de vous trouver idiot !

Vous avez le loisir de faire grise mine
Au géant que l'aurore insondable illumine ;
Mon rêve a le plaisir de vous savoir petits
Et de vomir vos noms dans la fange engloutis.

Touchez avec précaution le feu splendide
Car il pourrait brûler vos doigts.
Ô crapauds bafouilleurs, rampez dans l'ombre vide,
Ces oies se prennent pour des rois...

Pour comprendre le maître, il faut avoir dans l'âme
L'orchestre des parfums, non une plaie infâme ;
Pleutres, vous admirez les écraseurs d'humains
Lui, n'aime que l'étoile aux radieux chemins !

Vils histrions, léchez l'inconstante vipère
Dans vos antres de fiel
Cela n'empêche pas la mer et le tonnerre
D'adorer l'Éternel.

Dans le bleu de l'abîme on voit songer l'augure
L'âme en chantant les Dieux monte et se transfigure.

BROUSSE François, Ivresses et Sommeils
Imprimerie Labau, Perpignan, 1980, page 50

samedi 10 janvier 2009

Poésie et Quatrième Dimension - Conférence à Paris – 5 juin 1983


Texte intégral en PDF - Télécharger

Plusieurs chemins sont donc possibles pour atteindre les hauteurs sublimes qui sont le propre de l'inspiration poétique. Pour Platon, il s'agit surtout de s'abandonner à la puissance divine qui s'empare de nous totalement. Comment y parvenir ? Une ascèse particulière est – je crois – nécessaire, celle de l'être humain lancé à la rencontre du surhumain. Elle se manifeste de trois manières : la purification, la méditation et la contemplation.

La purification. Nous avons en nous le corps, l'âme et l'esprit, pour être plus simple et moins riche que les fabuleuses puissances métaphysiques de l'Inde et de l'Occident. Il faut purifier le corps, comprenant le corps physique et le corps éthérique. Pour cela, il est demandé d'aboutir à une nourriture pure. Il est à peu près impossible d'atteindre et de conquérir l'illumination avec des nourritures fondées sur la violence et la destruction. Nous devons devenir les frères de l'univers animal et non plus leurs exterminateurs. C'est la première purification. À cela s'ajoute la purification de l'âme. Nous avons en nous une multitude de pensées de violence, de colère, de haine, de fureur. En s'abandonnant à ces impulsions purement animales, nous risquons évidemment de dévier et de ne pas connaître l'absolu. Que l'absolu existe est une vérité absolument évidente, car il est impossible que le relatif puisse exister si l'absolu n'existe pas. Certains déclarent comme seule vérité absolue que l'absolu n'existe pas. Cela prouve tout au moins qu'il y a une vérité absolue et qu'il y en a d’autres.


Pour arriver à la connaissance, les Hindous préconisent de suivre le chemin du Vydia : savoir que Dieu est en tout et partout, aussi bien dans la plante que dans l'étoile, dans l'homme que dans la pieuvre, dans l'infini que dans le fini, sentir en nous vivre le cosmos tout entier, tandis que notre cœur se dilate aux dimensions de l'éternité. Cette ascèse doit être suivie rigoureusement et, chaque fois que vous avez des pensées de violence, il convient de les exclure totalement pour aboutir à une vie unanime, sur un plan supérieur.

Après la purification de l'âme vient celle de l'esprit et nous y parvenons par une multitude d'éléments. Les Hindous proposent un élément très simple : le mantra, un mantra qui, par ses vibrations, nous met en communication avec les forces palpitantes du cosmos infini. Comment choisir son mantra ? Le maître, un initiateur qui surgit sur la Terre, est capable précisément de vous donner ce pont vibratoire qui unit votre cœur au cœur de Dieu. Mais il existe d'autres méthodes dont la méditation.

Pour les Occidentaux comme pour les Orientaux, la méditation consiste surtout à faire un excellent usage de notre imagination. L'imagination est la maîtresse de toutes les créations. Tous les savants ou à peu près, savent que les hypothèses sont à la base de toutes les découvertes, et que ces hypothèses sont les fruits transcendants de l'imagination. Sans imagination, il serait impossible d'établir les bases des mathématiques et de la physique, ni les explications historiques et sociologiques. Lorsqu'il s'agit de comprendre l'ampleur du cosmos, ce sont encore les ailes étoilées de l'imagination qui nous emportent vers le point primordial d'où jaillissent en spirales les univers. En s'abandonnant à l'imagination – il faut lui laisser la bride sur le cou – elle s'élance et nous la suivons. Une méthode simple est celle de « l'initiation de l'eau » :

Vous imaginez que vous êtes d'abord un océan avec ses milliards de vagues. De cet océan montent des fumées légères attirées par le Soleil, c'est la vapeur d'eau qui se condense en nuages. Vous êtes l'océan, la vapeur d'eau, les nuages ; ces nuages sont poussés par un vent vertigineux vers les montagnes. Vous voyez se dérouler au-dessous de vous les océans mêmes, les fleuves, les villes, les forêts. Vous arrivez sur une montagne, le nuage se condense et tombe en larmes de neige ; vous êtes la neige qui tombe. Cette neige se condense en névé d'où sortent les glaciers ; de ces glaciers jaillissent les sources. Vous êtes les nuages, la neige, le névé, le glacier, la source, le fleuve ; ce fleuve dévore dans son cours de nombreux affluents, traverse d'immenses cités, d'immenses campagnes, de gigantesques forêts et va enfin de nouveau se noyer dans l'océan.
Cette méditation à elle seule est parfaitement capable de faire vibrer en vous une sorte d'illumination intérieure.

Poésie, langage de l'âmeEnfin existe la contemplation ! D'après les maîtres de l'Inde, Dieu aurait trois visages : Brahmâ, Vishnou et Siva. De Vishnou sont sortis les grands réformateurs religieux : Rama, Krishna, Bouddha, Jésus, Manès, Mahomet, etc., et tous ceux qui sont ici encore et tous ceux qui viendront par la suite. Comme disent les Hindous, les avatars sont aussi nombreux que les vagues de la mer.

Siva représente une autre lignée de géants, les grands métaphysiciens, les philosophes qui montent sur le haut du cosmos et sont capables de tout comprendre, de tout expliquer et de tout approfondir. C'est Spinoza dans un certain sens, Aurobindo Ghose, Bergson dans un autre, Pythagore, Platon, Plotin, tous les néo-alexandrins, tous ceux qui arrivent par leur puissance magique, par l'ampleur de leur esprit, à comprendre les rouages de l'univers. Ceux-là sont des reflets de Siva. Sankaracharya (788-820), le Maître du Monisme dans l'Inde, est d'ailleurs considéré comme une incarnation de Siva. Saï Sathya Baba, un autre prophète hindou, prétend également être l'incarnation de Siva. Siva représente dans un certain sens l'esprit universel.

Le troisième visage est Brahmâ ! Brahmâ, lui, s'incarne dans les artistes et les poètes créateurs. Des noms prestigieux surgissent à travers les âges : Valmiki, Vyasa (1), Homère, Isaïe, Eschyle, Shakespeare, Dante, Hugo et tous ces noms sont en quelque sorte les échos de la bouche de Dieu, les échos de Brahmâ ! Dans le Ramayana, il existe effectivement deux incarnations divines : Rama, l'incarnation de Vishnou, venu sur la Terre pour apporter l'image de la pureté, de la fidélité, de la noblesse d'âme et d'esprit, et l'autre, Valmiki, celui qui l'a chanté et qui était, lui, une incarnation de Brahmâ. Il est également question à cette époque d'une incarnation de Siva qui, plus tard, réapparaîtra sous la forme notamment de Patanjali.

Nous sommes en présence de trois êtres devant lesquels nous devons voir l'image de l'infini, de l'éternité et de l'absolu. Ces trois entités sont les réformateurs religieux, fils de Vishnou, les réformateurs poétiques, fils de Brahmâ et les réformateurs métaphysiciens, fils de Siva. La contemplation consiste à parcourir les œuvres de ces génies immortels. Un excellent moyen d'atteindre l'infini est de méditer sur les grands livres sacrés et de contempler les grandes œuvres créées par ces génies suréminents. Comment y parvenir ? D'abord, de façon très simple, par la puissance de Dieu à travers le monde. Certains ont prétendu que l'univers était uniquement maléfique, mais il ne l'est pas dans sa totalité. C'était la croyance des Cathares. Ils pensaient que le monde avait été créé par le démon et qu'il fallait s'en libérer. Ceci n'est qu'à moitié vrai, parce qu'il y a dans le monde l'alternance de l'ombre et de la lumière. C'est plutôt Zoroastre qui avait raison, lorsqu'il admettait que la moitié de la création émane de Dieu et l'autre moitié, de l'anti-Dieu ; l'une émane d'Ormuz et l'autre d'Ahriman.

Quoi qu'il en soit, dans cet entrelacement vertigineux réside une beauté surnaturelle. La contemplation du monde naturel est l'ouverture du plan super naturel. Il découle d'extraordinaires extases à contempler la beauté des choses. Une autre extase est celle de contempler la beauté des choses à travers les œuvres des grands artistes, des grands poètes et des grands inspirés. On devrait tous les jours lire un grand poème, contempler une grande œuvre et écouter un morceau de musique inspirée. Selon Hugo, il faudrait non seulement contempler : Les grands hommes, mépris du temps qui les vit naître, mais aussi créer soi-même, quoiqu'il ait dit, dans une espèce de grande vision, que celui qui comprend Homère est l'égal d'Homère. Lorsque nous arrivons à comprendre un grand poète ou un grand artiste, nous devenons immédiatement l'égal de ce grand poète et de ce grand artiste, et à travers cette égalité transcendantale, nous sentons vivre et chanter en nous toutes les voix du cosmos. Hugo est actuellement très méconnu ou plus exactement, d'un côté s'érigent des défenseurs ardents et de l'autre côté se rangent des critiques fortement virulents. Hugo est le seul poète à qui il est arrivé cette aventure, ce qui prouve qu'il est sans doute le plus grand. Tous les autres sont confortablement installés dans des niches académiques et vénérés sans trop être lus. Lui, on est obligé de le lire et sitôt qu'on le lit, toujours des vibrations brutales et transfiguratrices s'emparent de nous.

Diatribe

Oui, vous avez le droit de rejeter Hugo
Et moi j'ai bien le droit de vous trouver idiot

Vous avez le loisir de faire grise mine
Au géant que l'aurore insondable illumine ;
Mon rêve, a le plaisir de vous savoir petits
Et de vomir vos noms dans la fange engloutis.

Touchez avec précaution le feu splendide
Car il pourrait brûler vos doigts.
0 crapauds bafouilleurs, rampez dans l'ombre vide,
Ces oies se prennent pour des rois...

Pour comprendre le maître, il faut avoir dans l'âme
L'orchestre des parfums, non une plaie infâme ;
Pleutres, vous admirez les écraseurs d'humains
Lui, n'aime que l'étoile aux radieux chemins !

Vils histrions, léchez l'inconstante vipère
Dans vos antres de fiel
Cela n'empêche pas la mer et le tonnerre
D'adorer l'Éternel.

Dans le bleu de l'abîme on voit songer l'augure
L'âme en chantant les Dieux monte et se transfigure !

BROUSSE François, « Diatribe », Ivresses et Sommeils, Imprimerie Labau, Perpignan, 1980, p. 50

J'ai peut-être été un peu brutal, mais il est parfois nécessaire d'exagérer pour montrer nettement les aspérités ardentes, brillantes et intransigeantes de la vérité. Je pense que tous ceux qui prendront la précaution au moins élémentaire de lire Hugo, s'apercevront qu'il représente l'être le plus inspiré jamais paru sur la Terre. Pour vous le prouver, comparez par exemple n'importe quelle page de la Bible – je dis bien n'importe laquelle – avec un poème de Hugo, j'allai presque dire n'importe lequel, du moins l'un des grands recueils comme Les Contemplations, La Fin de Satan et Dieu, vous verrez l'écrasante différence ! Sans doute les inspirés de la Bible s'élèvent jusqu'au sommet du Mont Blanc, mais Hugo est au moins l'Himalaya et même un super Himalaya ! Cependant, on s'est parfois demandé si le style particulier de Hugo ne se rapprochait pas, tout en le dépassant, de celui de la Bible et du Coran. Je pense qu'il s'agit essentiellement d'un contact avec le Verbe universel. Dans la sphère des Idées, on entend des choses sublimes et on prononce des paroles ineffables. Je vous ai cité saint Paul qui déclare, lui aussi, que dans le septième ciel où il a été transporté planent des paroles ineffables pratiquement impossibles à traduire pour les êtres humains. Il est possible de les traduire et en y parvenant partiellement, de déchaîner dans l'invisible un ouragan de forces créatrices capables de bouleverser les êtres humains, et qui reste comme un réservoir de puissance et de création intarissable.

Je disais à ce sujet qu'il existe sur toute la Terre « Les Frères invisibles », des êtres pris par le tourbillon de ces forces surhumaines. Il suffit d'avoir dans l'âme un appel sincère vers l'infini pour qu'immédiatement cet infini se rapproche de vous. Sur toute la Terre, il existe des êtres purs à la recherche de ce qui est idéal et parfait, et que la tristesse du monde, la grossièreté, l'abrutissement de la matière n'arrivent jamais à satisfaire. Ce sont ces êtres, au-delà du réalisme, au-delà de la réalité tangible, qui sont les têtes brillantes tournées vers l'éternité. D'après une vision donnée fréquemment, les maîtres de l'Himalaya sont en quelque sorte en train de regarder le monde et ils voient, dans un océan de ténèbres, étinceler par-ci, par-là, quelques points lumineux. Ces points lumineux sont les êtres qui, possédés par la soif de l'absolu, veulent absolument quitter les chaînes terrestres. C'est à ces êtres invisibles, à ces Frères inconnus que j'ai dédié un poème que nous allons écouter :

Les Frères invisibles

Ô Frères dont les cœurs se mettent à genoux
À côté de mon cœur dans l'Église ignorée !
Ô Frères dont les mains effleurent mes yeux fous
Qu'enveloppe l'encens aux bleuâtres fumées !

Enlacés par l'ivresse unanime des vers
Venez des tours dorées de Thèbes et de Palmyre,
Venez, vous dont les chants surnaturels gémirent
Le rythme merveilleux dont vibre l'univers !

Pareils aux aigles bleus survolant les pilastres,
Venez du fond sombre des nues,
Ô Rois vaincus du Rêve, inspirés par les astres
De constellations inconnues !

Vous dont le sang jaillit dans les hauteurs glacées
Par un gel éternel et noir,
Venez poser vos mains d'opales condensées,
Sur le front de mon désespoir.

Vous qui viviez recrus par les effluves lourds
De la vie aux splendeurs sauvages,
Imperators du songe, emportez mon amour
Dans la spirale des nuages !

Vos souffles se brisant en convulsions tragiques
Sont devenus un hymne ardent...

Emportez moi vivant dans les palais magiques
Entre la Croix et le Trident !

Prenez mes yeux, prenez mon cœur, prenez mon front
Comme des fleurs de fer dans vos pâles mains blondes
Et leurs corolles redoutables grandiront
Dans l'atmosphère d'or traversée par les mondes.

BROUSSE François, « Les Frères invisibles », Le Rythme d’or
dans Œuvres poétiques – Tome 1, Éd. La Licorne Ailée, Clamart, 1986, p. 174

Les frères inconnus dans toutes les religions et en dehors de toutes les religions, aspirant d'un cœur sincère à leur libération et qui se nourrissent de pensées d'enthousiasme, d'amour et de sagesse, sont très exactement la véritable Église dans le cosmos. On les rencontre ou on les rencontrera, et même si ce n'est pas le cas, toujours s'établira une communication invisible entre le poète, entre l'artiste, entre le mage et tous ces êtres, ces germes de lumière qui n'attendent qu'un moment pour ouvrir leurs ailes et s'élancer vers le Soleil des soleils.

Extrait de Poésie et Quatrième Dimension - Conférence à Paris – 5 juin 1983
Tirée de l'ouvrage Poésie, langage de l’âme
Éd. de la Neuvième Licorne, Vitrolles, 2008, page 47