Le monde est le sourire de Maya, l'illusion divine

Voilà ce que chantaient les antiques Rishis, sous leur voûte de feuilles, au bord du Gange harmonieux dont l'immensité de lumière s'élançait vers l'océan sans borne. Mais, quand les étoiles ouvraient leurs prunelles dans le violet de ces nuits vertigineusement arquées sur l'Inde, les Sages murmuraient aussi :

Maya, l'illusion, est l'épouse de Brahma, l'esprit éternel et indestructible.

Dualité plus vaste que les cieux ! Elle tient la clef de l'homme et du cosmos. Ce monde, pierres, montagnes, arbres, qui paraît si solide au poing du matérialiste, s'efface devant le regard clair de la science. Prenons un caillou, immobile et plein. C'est en réalité un vertigineux assemblage d'atomes, dont chacun forme un système solaire comblé de mouvements.

Au centre, le noyau positif, autour de lui la danse insensée des électrons négatifs. Entre le noyau et les électrons s'étendent des espaces aussi grands, relativement, que les abîmes séparant le Soleil des planètes. Le caillou, en apparence immobile et plein, est un composé de vide et de tourbillonnante énergie. Un voile d'illusion enveloppe le monde de ses plis bariolés.

Quant aux particules intra atomiques, un problème fondamental se lève. Sont elles divisibles, c'est à dire mortelles, ou indivisibles, c'est à dire immortelles ? L'immortalité suppose l'indivisibilité, et l'indivisibilité suppose une existence en dehors de l'espace. Car l'espace est naturellement divisible à l'infini.

Si les particules intra atomiques sont indivisibles, elles vivent donc en dehors de l'espace. Elles unissent la non spatialité à la non destructibilité. Autrement dit, elles planent au delà de l'espace et du temps. Mais une particule au delà de l'espace et du temps peut elle se concevoir dans l'ordre de la matière ? Non.

La matière, telle que nous la connaissons, change perpétuellement, s'éparpille en corps multiples, qui naissent, se développent et meurent. Tout évolue, tout se métamorphose, tout se détruit, tout occupe un fragment d'espace. Tout, sauf l'esprit. Donc, les particules primordiales de la matière sont faites d'esprit. La matière Maya, et l'esprit Brahma, forment le mariage de l'illusion et de l'éternité.

La même dualité qui embrasse l'univers embrasse l'être humain. De la naissance à la mort, nous restons nous mêmes, une essence originale, différente de tous les autres vivants. Et pourtant nous habitons un tourbillon perpétuel. L'ouragan des passions, le cyclone des idées, le simoun des instincts passent en nous, Mais nous subsistons dans notre personne inaltérée. Un centre indivisible rayonne au fond du mystère humain. Ce moi immuable, en dehors du temps, de l'espace, de la causalité, ce reflet éternel de Dieu, constitue notre être véritable. Faut-il voir en lui une sublime étincelle, irrémédiablement séparée de l'absolu ou l'absolu total ? Dans le premier cas, nous sommes des dieux, dans le second cas nous sommes Dieu.

Supposons maintenant que la substance universelle soit divisible à l'infini, qu'on ne trouve jamais de fin à la fragmentation des atomes. Les électrons seraient alors de véritables planètes, avec une atmosphère, des continents, des molécules, des atomes et des électrons planètes, et tout recommencerait sans cesse. Dans chaque monde, on trouverait un monde chaîne effrayant sans commencement ni fin. L'atome est un système solaire, le système solaire est un atome. Ce grain de poussière qui vole dans ce rayon comprend en réalité des milliards de nébuleuses où flamboient des étoiles, où tournoient des globes, où souffrent des vivants, où rêvent des amants, où méditent des sages. Ni grandeur, ni petitesse, un infini d'infinis se déploie dans tous les sens !

Notre voie lactée n'est peut être qu'une molécule de parfum, émanée d'une corolle aux dimensions inconcevables dans un jardin démesuré...

La fantasia d'images tournoie devant notre conscience, miroir pensif. L'illusion universelle implique une réalité percevant cette illusion. Réalité qui se nomme l'esprit. En face de l'océan des choses s'érige, phare indestructible, le moi supérieur.

Toutes les techniques yogiques consistent à prendre conscience de ce moi divin qui brille au-dessus de notre moi humain, comme le Soleil surplombant la Terre. Alors on s'aperçoit que le temps, l'espace, la causalité passent comme des bulles d'illusion autour de notre être éternel. Mais l'illusion universelle a une sorte de réalité inférieure, sans quoi elle ne serait pas perçue par notre conscience. Maya n'est pas un pur néant, elle est la création de l'esprit dans les cadres de l'espace-temps, cadres eux-mêmes créés par l'esprit. Ce que l'esprit a créé, il peut le détruire.

Dans la plupart des cas de nombreuses existences, des transmigrations et des transmutations seront nécessaires à ce travail immense. Dans certains cas, il se fera dans une seule existence, par l'illumination spirituelle, non par un éclair d'extase, mais la force et la joie et l'amour et la sagesse permanents. État suprême atteint par Krishna, Bouddha, le Christ, pour ne citer que les plus grands. Il consiste à remplacer notre moi humain par notre Surmoi divin. Il ne s'agit pas de répéter sur le plan intellectuel (avec un doute informulé) : – Je suis Lui. SOHAM !

Il s'agit d'obtenir sentimentalement, intuitivement, dans les moindres fibres matérielles, astrales, mentales, de notre personne, cette transfiguration. Alors, et alors seulement, nous serons délivrés du poids des réincarnations qui nous promènent de monde en monde. Citons les magnifiques paroles de la Baghavad Gita :

''Tu portes en toi même un ami sublime que tu ne connais pas. Car Dieu réside dans l'intérieur de tout homme, mais peu savent le trouver. L'homme qui fait le sacrifice de ses désirs et de ses oeuvres à l'Être d'où procèdent les principes de toute chose et par qui l'univers a été formé, obtient par ce sacrifice la perfection. Car celui qui trouve en lui même son bonheur, sa joie, et en lui même aussi, sa lumière, est UN avec Dieu. Or, saches-le, l'âme qui a trouvé Dieu est délivrée de la renaissance et de la mort, de la vieillesse et de la douleur, et boit l'eau de l'immortalité.''

Brousse François, BMP N°67 – mai 1989